• Abi

Chapitre 1 : Souvenirs d'enfance

Updated: Feb 2

Je m’appelle Selima, c’est un prénom hébreu qui signifie réconfort et paix. Beaucoup de personnes me disent que c’est un très beau prénom ; je trouve aussi sauf que je passe ma vie à vouloir être le réconfort de tous ceux que je rencontre. Comme tu peux l’imaginer, ça ne marche pas toujours.

Je suis née dans une famille très modeste, on n’est pas riches, mais on ne manque pas du nécessaire. Comme le dit papa, Dieu pourvoit à nos besoins, un jour à la fois. J’ai une petite soeur, elle s’appelle Shine. Oui, tu as raison, cela signifie “Brille”. Elle est la lumière de la maison, elle ensoleille la maison par son rire lorsqu’elle est de bonne humeur. Heureusement qu’elle est là, parce que moi je suis plutôt timide et pas très agréable comme compagnie. Mais avec elle, je me sens revivre.

Shine souffre d’une maladie génétique sans remède. Il arrive souvent qu’elle fasse des crises et qu’on doit la conduire à l’hôpital au milieu de la nuit. Une fois, on a dû l’opérer d’urgence et j’ai eu la peur de ma vie. Depuis ce jour, je déteste les hôpitaux, c’est un vrai supplice pour moi. Quand je serai grande, je n’irai à l’hôpital que lorsque ce sera vraiment nécessaire.

Aujourd’hui c’est mon anniversaire, j’ai 8 ans. Shine vient de faire une crise au milieu de la nuit et il faut l’emmener d’urgence à l’hôpital. Je me mets à pleurer, je n’ai pas envie d’y aller, c’est trop effrayant. Maman décide d’amener Shine à l’hôpital pendant que papa reste avec moi à la maison. On s’assoit au salon devant la télévision mais on sait très bien que nos esprits sont ailleurs. On se jette des regards furtifs de temps en temps. Puis, après quelques instants, il me prend dans ses bras et me dit que tout ira bien. Shine et maman ne sont pas rentrées de toute la nuit. Je me suis endormie très difficilement.

Le matin au réveil, j’entends des voix au salon, je reconnais immédiatement la voix de maman et je saute de mon lit pour les rejoindre. Ils sont en train de parler dans la langue locale de papa. Papa et maman ne sont pas de la même ethnie mais maman comprend la langue locale de papa. Ils m’ont dit que leur mariage n’a pas été très facile car dans le temps, il était difficile pour ces deux ethnies de faire une alliance de mariage.

Arrivée au salon, je constate que Shine n’est pas avec maman alors je commence à m’inquiéter. Maman me répond d’une voix toute douce mais très fatiguée:

- Le médecin a décidé de la garder à l’hôpital pendant quelques jours, elle est sous oxygène. Ne t’inquiète pas, je suis rentrée pour préparer quelques vêtements de rechange et me reposer un peu. Ton papa fera la garde du jour et moi celle de la nuit.

J’ai un peu peur mais je suis soulagée qu’elle soit toujours vivante. Je ne réponds rien mais je fais un signe de la tête avant de retourner dans ma chambre. Quelques jours après, Shine revient à la maison et elle peut recommencer à aller à l’école avec moi.

Papa dit que je suis toujours dans ma chambre, que je suis trop timide et que je suis tout le temps en train de rêver. Je ne fais que casser les verres et les assiettes dans la maison parce que je suis tout le temps dans la lune. Il se demande s’il ne m’enverra pas dans un collège militaire lorsque j’aurai 10 ans. Il dit que ça m’aidera certainement à braver ma timidité et à me dégourdir un peu. Je ne lui ai rien répondu mais je pense intérieurement que je ne veux pas y aller. Déjà, je n’aime pas la natation que je suis obligée de faire à l’école tous les mardis. Le scénario est toujours pareil: je refuse catégoriquement de rentrer dans l’eau et il faut alors qu’un certain camarade me pousse dans l’eau. Après je me fâche et je me mets dans un coin de la piscine en faisant semblant de faire les mouvements du maître nageur.

Bref, c’est décidé, je n’irai pas dans ce collège militaire. Papa m’a dit qu’il faut avoir une certaine moyenne pour y être acceptée mais que ce sera du gâteau pour moi à cause de mes excellents résultats. J’ai pris bonne note. Ma prochaine mission est de travailler légèrement moins bien pour ne pas passer ce seuil. Parfois, lorsque je vois ma soeur discuter avec mes parents sur des choses qu’elle ne veut pas, ça me fait sourire intérieurement. Je sais que ça la frustre parce que moi je ne dis jamais rien et papa lui donne mon exemple pour l’inciter à être plus sage. Pourtant moi, je ne dis rien parce que je suis trop occupée à chercher la condition à ne pas remplir pour avoir ce que je veux finalement. Je lui ai fait part de ma stratégie un jour mais elle n’arrive toujours pas à se taire:

- Mais Seli, il faut avoir le courage de donner ton avis.

- Pour l’instant, cela ne te réussit pas on dirait, lui répondis-je.

- Pff, tu n’es qu’une peureuse, rétorqua-t-elle.

Elle n’a pas totalement tort, mais le fait est que je n’aime pas la confrontation lorsqu’il y a un moyen plus simple de l’éviter. J’adore quand tout se passe dans mon imagination, comme dans les livres que je lis. Tous les mercredis après-midi, papa nous dépose à la bibliothèque du Centre Culturel Français. Je connais cette bibliothèque par coeur, chaque rayon, chaque roman, c’est mon univers, je m’y sens chez moi. J’ai hâte d’y arriver et je quitte toujours les lieux avec une immense tristesse au coeur. J’aimerais ça, vivre là-bas. Lorsque je me plonge dans un livre, j’oublie le monde réel, je vis l’aventure du livre. Parfois je suis en Russie, aux Etats-Unis, dans la France ancienne, à l’époque de la guerre froide ou sur une autre planète avec le Petit Prince. Dès que je finis un livre et que je reviens dans ce monde réel ennuyeux, je n’ai qu’une seule envie, prendre un autre livre afin de me replonger dans une autre aventure. Lorsque l’heure de fermeture de la bibliothèque approche, je cours dans les rayons à la recherche des deux livres que j’ai le droit d’emprunter. La plupart du temps, je les finis le soir même et je commence à négocier avec papa pour qu’il nous emmène à la bibliothèque le samedi suivant. Bien entendu, la condition est qu’il faut que Shine ait aussi fini de lire son livre avant samedi. Je lui mets une pression terrible. Le samedi, c’est beaucoup plus cool car on peut y rester toute la journée. Parfois, on y va tous en famille. Papa et maman restent à la cafétéria pendant qu’on est à la bibliothèque. Lorsqu’on finit, on vient les rejoindre et ils nous demandent ce qu’on aimerait manger. Je prends toujours un pain au jambon avec une bouteille de Coca. Shine demande aussi la même chose car elle adore me copier sur certains points. Parfois ça m’énerve mais maman dit que c’est parce qu’elle me prend comme modèle. Les rares moments où je m’allume, c’est lorsque papa me demande de lui raconter un de mes livres. Je deviens toute excitée et contente. Puis je lui dis des trucs du genre:

- Tu sais, papa, cette histoire se passe en Chine. Il paraît que là-bas le blanc est une couleur de deuil et le rouge c’est une couleur de célébration. Tu penses qu’on ira en Chine un jour, papa?

- Oui, ma chérie, je ne sais pas si on ira tous, mais je suis sûre que toi tu iras. Tu pourras même faire le tour du monde si tu veux, mais n’oublie pas qu’il faudra que tu te poses quelque part un jour.

- Oh j’aimerais ça, papa! J’aimerais être écrivain et écrire les aventures que je vivrai en voyageant.

Pendant les vacances, on ira dans un autre pays pour une conférence missionnaire. Ce sera mon tout premier voyage hors du pays. On doit voyager en voiture et cela fera environ 4 jours de route. A quelques semaines du voyage, l’état de santé de Shine n’est pas au beau fixe. Maman se demande si elle ne va pas plutôt rester avec elle à la maison, mais Shine n’est pas d’accord, argumentant comme toujours, elle aussi veut voyager. Alors les parents ont décidé que maman et Shine prendront l’avion pendant que nous on voyagerait en voiture avec une autre famille. On prend donc la route. Papa et le père de l’autre famille s’échangent parfois le volant lorsqu’ils étaient fatigués. On s’arrête pour manger de temps à autre et, deux fois, on décide de dormir dans des auberges. La nourriture qu’on nous sert est tellement différente de ce que je connais. Une fois, on nous a servi du riz avec une sauce gluante, ça m’a fait tout bizarre et papa ne pouvait pas s’empêcher de rire devant l’expression de mon visage. Je pense que ça l’amusait beaucoup. Puis, je lui ai demandé s’il ne mangeait pas. Il a répondu qu’il n’avait pas faim et on a tous éclaté de rire. Je suis sûre que maman aurait mangé tout son plat sans se rechigner en nous traitant de bourgeois. Elles me manquent toutes les deux, maman et Shine, j’aurais aimé qu’on soit tous ensemble.

Arrivés à la conférence, je suis ébahie de découvrir des gens de différents pays, différentes cultures et différentes couleurs. Il y a une femme qui vient du Sri Lanka, je ne savais même pas qu’il existait un tel pays dans le monde. J’ai rencontré aussi une femme de l’Île Maurice, je suis beaucoup restée avec elle. Le dernier jour de la conférence, elle m’a donné une carte-verset Psaumes 91:11-12 (“Car il ordonnera à ses anges de te garder dans toutes tes voies; Ils te porteront sur les mains, de peur que ton pied ne heurte contre une pierre.”). J’aime beaucoup ce verset et je l’ai gravé sur mon petit coeur de 8 ans.

On a passé 10 jours à la conférence, puis on a repris le chemin retour de la même manière qu’on était venus, papa et moi en voiture; maman et Shine en avion.

L’année suivante, les parents nous ont annoncé qu’on devra déménager. On avait toujours vécu dans un appartement, mais là on devait louer une maison d’un ami de papa qui nous permettait de payer le loyer un peu plus en liberté, sans une pression mensuelle. Cela commençait à devenir plus pesant financièrement car maman avait décidé de quitter la maternité où elle a travaillé pendant environ 14 années pour se mettre à son propre compte. Papa, lui n’avait plus de salaire régulier depuis qu’il avait fait un départ volontaire de la fonction publique pour se consacrer à temps plein au ministère de Dieu parmi les élèves et étudiants. Il avait même décidé de retourner s’inscrire à l’université en sociologie afin d’être plus proche des étudiants et de vivre leurs réalités pour mieux les comprendre. On a dû vendre la voiture. Heureusement que la nouvelle maison est plus proche de l’école donc on peut maintenant s’y rendre à pied.

La nouvelle maison est dans une zone déserte et pas très habitée. On est un peu isolés des habitations et, en saison pluvieuse, toute la zone est inondée. Il fallait mettre des briques tout le long du chemin qui relie la maison jusqu’à la plus proche habitation afin de ne pas marcher dans l’eau. Parfois, on devait porter des bottes pour traverser lorsqu’il y avait une crue. Je n’aime pas trop cette maison. Le seul bon souvenir que j’ai gardé de cette maison est le jour où papa a ramené un chiot, c’était tellement petit et mignon que j’en suis tombée amoureuse. Je l’ai appelé Rex comme dans la série policière allemande qu’on suivait à la pause de midi quand on rentrait de l’école. Je me suis mise à chercher des livres à la bibliothèque afin d’apprendre comment dresser un chiot. Je lui ai appris à s’asseoir et se coucher. Papa, maman et Shine se sont émerveillés la première fois qu’il s’est assis sous mes ordres. Malheureusement, ma carrière de dresseur s’est arrêtée là car un drame a toqué à la porte de notre famille.

Un jour, alors que maman s’apprêtait à aller au boulot, elle a glissé sur une brique dans l’eau et s’est cassé le bras droit. On a dû lui placer un plâtre et on lui a imposé un repos forcé. Il a fallu se réorganiser à la maison car sa mobilité était réduite. Papa s’est mis à faire la cuisine plus souvent, et la fameuse liste des tâches ménagères a vu le jour. Cette période nous a permis de nous rendre compte de l’immensité du travail que maman accomplissait à la maison. Shine n’aimait rien faire du tout, tous les prétextes étaient bons pour éviter de travailler à la maison. Moi non plus, j’aimais pas trop car ça réduisait mes heures de lecture. Mais, en tant que aînée, il fallait lui donner le bon exemple. Trois mois après, on a enlevé le plâtre de maman et elle a commencé la rééducation. Quelques mois après, les choses sont rentrées dans l’ordre mais la fameuse liste des tâches ménagères est toujours restée.

A l’école, je n’avais pas beaucoup d’amis. Je me bagarrais souvent avec les garçons en récréation car ils m’embêtaient soi-disant que je faisais l’élève-modèle et je les trouvais trop prétentieux. Je pensais que le fait de travailler plus qu’eux leur clouerait le bec, mais non, il fallait toujours qu’ils s’autoproclament les plus forts. Il y avait une très forte concurrence entre filles et garçons dans ma classe. C’était carrément deux clans. J’avais enfin trouvé un but qui me donnait envie de me lever et d’aller à l’école. Je pleurais quand je n’étais pas première de ma classe ou que quelqu’un me dépassait. Pour moi, c’était une aventure et j’aimais la poussée d’adrénaline que cela me procurait. Lorsque arriva le moment de passer mon examen du certificat d’études primaires, je me suis rappelée du collège militaire. J’ai donc eu juste la moyenne qu’il fallait pour ne pas satisfaire leur critère. J’ai eu chaud, c’était vraiment un coup de chance. J’étais tellement si proche de la moyenne exigée que papa se demandât s’il était possible qu’on me fasse passer un test supplémentaire. J’ai paniqué et je lui ai proposé qu’on s’arrange autrement. Ce qu’il voulait, c’était que je m’ouvre un peu plus et que je prenne des initiatives. Je lui ai donc proposé de me présenter aux élections pour devenir responsable de ma classe chaque année scolaire. Il a été enchanté par l’idée...

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